CHEN Mei-Tsen
born in 1966 in Taipei, Taiwan
lives and works in Paris, France

REVIEW

CHEN YING-TEH
commissaire de l'exposition

extrait du catalogue

JEUNES ARTISTES DE TAIWAN À PARIS

Centre Culturel de Taïwan à Paris

du 28 novembre 2003 au 23 janvier 2004

CHEN Mei-Tsen, ayant étudié à l'école des Beaux-Arts de Cergy-Pontoise ainsi qu'à l'école supérieure des études cinématographiques de Paris. Telle un bon metteur en scène, elle est habile à saisir toutes les expressions de la mémoire collectives, des tréfonds de l'âme et de la conscience. Tout d'abord, c'est avec une série intitulée Les replis qu'elle traduit la force des images qui la hantent. Les corps nus de femmes portent des zébrures évoquant les branches d'un arbre desséché, à moins qu'il ne s'agisse de crevasses et de cicatrices de sang, comme si l'on assistait à une mise en accusation. Il en résulte un sentiment de malaise et de sourde anxiété. Chen Mei-Tsen recourt également à la technique de la superposition de corps humains, de plantes ou de pierres pour exprimer sa sensibilité à l'égard des formes.

Dans la série Fossile, elle fixe des corps humains dans de la résine, comme s'il s'agissait de corps emprisonnés depuis la période glaciaire dans une gangue de glace, que des archéologues auraient exhumés. En les figeant ainsi dans une immobilité intemporelle, Chen Mei-Tsen les protège de toute décrépitude. La série Les plis, créée en 2001, présente des photos de corps courbés et déformés comme s'ils étaient emprisonnés dans de l'ambre jaune ou de l'agate. Tout autour des corps, il y a du verre cassé et des plantes d'où émane un miroitement irisé. Ainsi l'artiste surprend-elle le spectateur en lui offrant de la beauté dans cet environnement froid et inhumain.

HELENE BONAFOUS-MURAT
marchand et expert en estampes

extrait de l'interview

LE JOURNAL DES ARTS

no. 225 / du 18 novembre au 1 décembre 2005

2) Quels sont vos derniers coups de cœur artistiques (antiquaire, galerie, ventes publiques, foire, salon ou chez un collectionneur mais pas dans un musée)? Ca peut être aussi un achat personnel. Et pas exclusivement dans votre domaine.

Mon dernier coups de cœur, qui remonte à un mois : l'exposition d'une jeune femme taïwanaise, Mei-Tsen Chen, que je connaissais comme la compagne d'un graveur que nous suivons et exposons par ailleurs chez nous, rue de l'Echaudé. Je n'avais jamais vu son travail à elle, et cette exposition au petit Musée Guimard m'a subjuguée : d'abord à cause de l'harmonie rare entre le lieu et les œuvres qu'on aurait dites faites exactement pour lui. Je pense à une photographie monumentale de mousses dans les sous-bois de Meudon, longue de plusieurs mètres et qui épousait parfaitement la forme de la pièce en arc-en-cercle, tout en s'ouvrant sur le jardin du Musée, dont on aurait dit qu'il la prolongeait. Le côté évolution sourde et organique de la vie en était le motif principal, à la fois évident et discret comme son sujet. Puis j'ai eu la même sensation devant les dessins-collages qui étaient présentés - des dessins au pointillé d'organes humains (cœur, cerveau, crâne) sur des papiers épais et cotonneux, avec des effets de veinures laissés par la colle déposée en sillons, en réseau ; des effets de brûlure du papier qui n'avaient rien d'artificiel, mais au contraire soulignaient la fragilité de toute chose ; l'inclusion dans une œuvre des cheveux de l'artiste comme un motif décoratif raffiné, mais qui là aussi laissait une trace plus profonde que ludique. Il y avait aussi des dessins étonnants produits par la prolifération contrôlée de moisissures sur la feuille, oubliée un moment dans l'humidité d'une cave du Jura !

Les œuvres, peu nombreuses, étaient toutes prolongées par des cadres anciens très choisis, qui leur donnaient une vie organique supplémentaire, et qui là aussi se prolongeaient dans les moulures et les motifs de Guimard, comme si le lieu était un grand corps qui les incluait - qui incluait aussi le spectateur. J'ai presque mauvais conscience à faire un discours intellectuel sur cette exposition qui m'a laissé une émotion très vive, et qui touche, avec une grande finesse, sans prétention ni pose artistique, à l'essentiel de la vie et de la mort, à ce qu'il y a d'ancestral et de plus ou moins enfoui en nous-même.

MORDECAÏ MOREH
artiste peintre

Paris 17 janvier 2007

Mei-Tsen CHEN était une petite fille espiègle qui courait derrière un papillon, fascinée par l'irisation magique de ses ailes !

Eblouie par les rayons du soleil matinal, elle trébucha et tomba dans l'étang.
Maculée de boue, déshabillée par les vagues, elle était nue, frêle et fébrile tel un mollusque parmi les fossiles.

Dans les entrailles de son cerveau enfiévré, elle perçoit le firmament avec des myriades d'astres-melons, de planètes-pastèques, de lunes-cacahouètes, le soleil-fraise-fournaise torride, Saturne est une pomme de tentation pour notre joie et notre plus grand désespoir !

Venus fille des écumes, chevauche les flots sur une coquille, la perle est une larme secrétée dans la détresse d'une nuit sans lune.

La naissance est un cri, la mort, un profond soupir, entre les deux : tant d'illusions et de prétentions.
Ah ! si seulement ma mère était restée aussi jeune qu'au jour de ma naissance !

J-PAUL GAVARD-PERRET

MEI-TSEN CHEN : FIGURES, TRACES, STRATES...
CHEMIN DE L'INTIME DU ZERO À L'INFINI

Mei-Tsen Chen, Galerie du Larith, Chambéry, du 5 au 28 avril 2007

Toute œuvre part d'une archéologie. Celle de Mei-Tsen Chen plus qu'une autre. Puisqu'il s'agit d'abord pour la photographe de créer une sorte d'archive personnelle. Peu à peu l'œuvre s'est mise en marche, comme, d'abord, à son insu. Mais les photographies ne font plus étalage d'un souvenir, elles ne se vouent pas au culte de la commémoration : elles représentent une autre forme de traces au sein d'un effet de glaciation, de froideur comme si l'artiste cherchait à saisir un temps qui nous dépasse…

Ainsi au moment où la Chine et Taïwan sont devenus des pays incontournables non seulement sur le plan économique mais sur la scène artistique - qui a tendance à prendre pour argent comptant le meilleur et le pire - l'œuvre de Mei-Tsen Chen appartient à la première catégorie. Elle livre la trace photographiée de corps humains repliés sur eux-mêmes, recroquevillés sur leurs propres chairs. Ces plis et replis sont pris au piège du verre et du végétal et figés dans la résine si bien qu'on ne peut pas ne pas penser à l'un des textes les plus pénétrant de Deleuze : "Le pli" en particulier lorsqu'il affirme que "tantôt les veines sont les replis de matière qui entourent les vivants pris dans la masse, si bien que le carreau de marbre est comme un lac ondoyant plein de poissons. Tantôt les veines sont les idées innées dans l'âme, comme les figures pliées ou les statues en puissance prises dans le bloc de marbre." Il existe ainsi chez la photographe taïwanaise une façon d'observer les choses familières qui transforme le microcosme en macrocosme. On passe de l'organique aux astéroïdes dans l'imaginaire de la photographe qui précise comment se constitue l'archéologie de son œuvre : "Différentes formes du sentiment d'exister peuplent le no man's land de ma mémoire. Si je tente de les répertorier, de les classer, ce n'est pas par souci chronologique, mais selon un ordre affectif ou émotionnel."

Moins que de saisir l'être la photographe s'intéresse donc à son "passage", et c'est ce qui donne à ses photographies leur étrangeté et leur violence. Avec tout son jeu, essentiel, de mise en scène, en boîtes et en plis Mei-Tsen Chen inquiète la vision sous son système d'ensevelissement et de révélation. L'œuvre constitue donc le catalogue de sa mémoire et lui permet d'y répertorier les moments vitaux qui lui importent en leur donnant une "existence" dans l'espace-temps au sein d'une topographie intime. Elle devient une carte en relief du sensible. C'est pourquoi à la manière du géologue qui découvre dans les couches minérales empreintes et fossiles, les strates successives de résine permettent à l'artiste d'offrir la trace photographiée de corps humains entiers ou dépareillés à la recherche peut-être d'une sorte de continuum à travers les séries ses "fossiles en deuxième état" ou ses "plis" d'où une sorte d'impossible incarnation. Avec une chaleur sans doute plus loin, plus bas, là où la figuration s'ensevelit comme si elle voulait préserver un mystère, voire un mystère érotique en un hiatus, un écart qui permettent, non de toucher à une intimité, mais à une sorte de vide en soi. A ce titre la photographie n'est plus miroir, ce n'est plus elle que nous regardons, mais elle qui nous regarde, nous glace et nous avale congelés sans nous donner de réponse.

Mais n'est-ce pas là une des manières de pousser la vérité dans l'immobilité des gisants, dans ces retranchements et plis où Éros rode mais où Thanatos n'est jamais loin, bref là où rien ne finit et rien ne commence ? Tout se passe comme s'il n'existait pas d'Histoire, en dépit de cette archéologie chinoise (mais plutôt universelle) et dans l'absorption des surfaces pour ce chaos sans nom auquel renvoie Mei-Tsen Chen. Dans le pressentiment qu'il ne peut pas en être autrement, ce qu'il faut retenir ce sont donc ces traces où la figuration à la fois se dévoile et s'ensevelit dans la précision épidermique et une sorte de théâtralité architecturale. En cette œuvre d'incarnation et de désincarnation, dans ce travail qui fait échapper l'art photographique à ces glaciations habituelles pour d'autres glaciations, une boucle se boucle. Il faut en retenir le froid même si un tel travail demeure habitée d'une émotion intense. Par sa froideur stratégique, Mei-Tsen Chen dit merde à la prétendue légèreté de l'être, au prétendu effet de réalité de la photographie. Surgissent alors ces "instantanés" d'où à la fois la mémoire semble retirée mais où celle-ci les a constitués là où, allez savoir comment, allez savoir pourquoi, il y a encore lutte entre Éros et Tanathos sans que soit résolue la double question cruciale : Cette lutte, au nom de qui? au fond de quoi ?

JEAN-LOUIS POITEVIN

revue art contemporain

LA NUIT PROMETTEUSE

jeudi 3 avril 2008

www.lacritique.org/article-la-nuit-prometteuse

Chen Mei-Tsen a réalisé, vers 2001, un ensemble de vingt images qui, par la radicalité de leur propos, nous entraînent dans une zone qui existe en chacun de nous mais vers laquelle, le plus souvent, nous hésitons à voyager. Car cette zone est sombre, très sombre et pourtant pleine de promesses. Elle confine à la nuit, la grande nuit qui précède tous les commencements et évoque l'autre grande nuit, celle qui nous attend après la mort. En décidant de plonger son corps dans une malle noire remplie d'eau, en projetant sur cette double surface des éléments minéraux et végétaux divers, en photographiant ce monde primitif et en exposant à la verticale les photographies qui en résultent, elle accomplit un geste étrange qui nous permet de partager avec elle une expérience abyssale.

Il y a dans le travail de Chen Mei-Tsen une ligne directrice tout à fait singulière qui lui fait appréhender les commencements et la fin comme des états du corps à peu près semblables. Et en effet, face à ces images dressées comme des stèles sombres et brillantes à la fois, nous ne pouvons ignorer que ce que nous voyons est un corps, un corps plié comme furent longtemps pliés les cadavres dans les tombes. Ce corps semble s'enfoncer dans la nuit et s'absenter pour toujours. Couvert de traces, griffures du temps lui-même, et peuplé de reflets énigmatiques, pierres de temples ou veines puissantes de la vie qui trame sa renaissance dans les entrailles de la terre, ce corps féminin fait remonter pour nous des profondeurs de la nuit des temps le souvenir impossible de ce que nous sommes avant que nous ne commencions réellement à exister, avant que nous ne venions au monde.

Car entre la mort et la vie, Chen Mei-Tsen le sait et l'expérimente devant nous, il existe un univers impensable qui relie les signes de la fin aux promesses des commencements. Ce monde est composé de plis qui dessinent la carte du pays oublié, celui de l'attente, celui du suspens, ce monde qui n'existe pas et d'où pourtant nous venons et vers lequel, inévitablement nous allons. Cette carte est celle de la mémoire brûlée, du souvenir sans nom de ce moment où la fin redevient origine, ou le temps se replie sur lui-même pour s'engendrer à nouveau. Ce que nous donnent à voir ces photographies de Chen Mei-Tsen, c'est la manière dont ces souvenirs impossibles hantent inlassablement notre esprit sous la forme de rêves, d'images, de visions.

Ainsi, ce corps absent à lui-même, plongé dans l'eau de l'attente et de l'oubli, est en train de rêver, et ce que nous voyons affleurer à la surface de chacune de ces images, sont quelques-unes des strates complexes qui composent ces rêves. L'eau qui l'entoure est la forme souterraine du souffle et les reflets de pierre, de mousses, de trames végétales témoignent, eux, de ses devenirs possibles. Ainsi ce que Chen Mei-Tsen nous montre, c'est le secret de la transmutation, ce temps indécidable où le rêve, c'est-à-dire la matière - car qu'est d'autre la matière sinon la forme dans laquelle s'incarnent les rêves du vivant ? - nourrit la chair, irrigue le corps. C'est aussi de la source de toute pensée magique comme de tout enchaînement logique que ces images rendent compte.

Si ce corps plié jusqu'à l'offrande nous est offert comme une stèle, c'est qu'il n'est pas seulement mélange de matières. En effet, il recèle aussi en lui toute la puissance du signe et du symbole. Chacune de ces postures exhibe ce corps comme une lettre qui nous dirait, hors toute grammaire, que le sens même de la vie se trouve dans ce moment où le devenir souffle de l'eau passe traverse l'opacité de la peau pour devenir chair vivante. Cette opération seule la puissance magique des images permet de la faire exister aujourd'hui et seul un corps plongé dans le liquide absolu des commencements peut faire à la fois l'expérience de se vivre matière et symbole. Et c'est bien cette double magie, celle qui relève de la puissance du symbole et celle qui appartient à la vie même que ces images de Chen Mei-Tsen rendent pour nous effectives et sensibles.